Il paraît que là-bas,
des gens écrivent
des poèmes…
Bienvenue dans les méandres des elfes.
Vous pourrez découvrir ici mes textes personnels ainsi que quelques grandes oeuvres qui me sont chères. N’hésitez pas à laisser des commentaires, quelques qu’ils soient.
En espérant que vous aurez plaisir à me lire et visiter mon univers. Bonne visite!
E. B.
1937, Vercors. André a tout juste six ans. Il arbore fièrement un sourire édenté qui dépose sur sa langue un petit cheveu d’ange, vous dira sa maman, ou qui vous fait mourir de rire, vous diront les plus grands. Il joue à la marelle dans les rues du village, les jours où il est sage. Il caillasse les passants, blotti dans une ruelle, lorsqu’il suit les plus grands. Ses cahiers d’écoliers sont couverts de pâtés, ses pages déchirées ; ses livres chiffonnés défigurent un cartable traîné sur les pavés du bout d’une bretelle effilochée qu’il mâche en rêvassant. Il est rentré hier soir en pleurant, les lunettes cassées, le genou rouge, on lui avait volé trois sous.
André n’est pas très grand, André n’est pas très fort, mais il saura se défendre, il saura se venger. Et d’ailleurs, il s’en fout, tonton Arsène arrive dimanche de Normandie, et il leur collera bien les glandes à tous ces cacas chauves, avec ce qu’il lui a promis tonton. Quand ils viendront le voir, ces compotes de vomi, il leur brandira sous le nez, ils n’auront rien du tout, que dalle, ces grosses langues de limaces. Ce sera tout pour lui, ou il faudra payer. Il reprendra ses sous, et même dix fois plus ! Il est nul à l’école, mais pas si naze en affaires, le p’tit Dédé, faut pas croire ! Qu’ils viennent donc le trouver, ces gros lapins moisis !
Dimanche est arrivé. On l’a forcé à porter des chaussures et mettre un col à sa chemise. La pire des poisses, la plaie… Mais tonton a promis, André est impatient et serre les dents, aujourd’hui, il vaut mieux être sage. Arsène est parti en voyage à l’autre bout de la France. Lui non plus n’est pas nul en affaires à ce qu’on dit. Et dans sa dernière lettre, il a promis à Dédé un paquet de caramels. Au beurre salé les caramels ! André fait des efforts, il sourit, dit bonjour, ne se cure pas le nez, ne suce pas ses doigts et résiste à l’envie, irrésistible, de mettre les doigts dans l’assiette. Au moment du dessert, le moment magique est enfin arrivé. L’oncle sort de sa valise le sésame chéri et appelle les enfants. Marceline reçoit son paquet, Léon aussi. Ca y est, c’est maintenant, c’est son tour. La grosse main de l’oncle encombrée d’un énorme sachet s’approche de lui, mais tout à coup on entend la voix perçante de maman : « Arsène, enfin, tu sais bien que le petit perd ses dents de lait, il ne peut pas manger ça ! Et figure toi qu’en plus le petit chenapan est revenu tout crotté mercredi soir, il a encore tâché moyen de se bigorner avec les petits d’à côté, donne moi plutôt ça, ça servira au salon pour l’heure du thé ! ».
Petit André a les boules, les glandes… Il sert ses dents pleines de trous, ses petits poings rageurs et ravale un sanglot.
Sur le banc du parc où il se repose tous les jours, le vieux Dédé n’a plus la force de serrer les poings, tout juste la force des regrets. Il regarde Ldans sa main la friandise abandonnée par un petit garçon, sourit. Le vieil André n’a plus toutes ses dents.
E. B.
23 janvier 2012
Ces textes sont des créations personnelles, ce sont des oeuvres libres de droits diffusés dans le cadre d’un contrat de licence “creative commons (http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/)” avec restrictions



Douce mer.
Douce mer vous chante des chansons.
Berceuses de mensonges,
Vilaines légendes
Contes cruels.
Charmantes vagues et doux ressac ?
C’est la couverture de larmes d’un monstre qui dort.
Un terrible géant dont le ventre affamé soulève les flots,
Ronflement sinistre
Et menaçant.
Soupirs d’un ogre endormi qui vous dévore d’un rien.
Le vent sifflant est une sirène qui use de ses charmes,
Vous attire dans le lit de son maître
Tandis que des langues de sel à l’écume rageuse viennent vous lécher les bottes.
Eloignez-vous de sa gueule béante
Et son murmure rageur vous soufflera des gifles de sable en pleine figure.
Bousculé dans la blancheur amère de sa bave,
Vous n’échapperez pas
A son réveil soulevant des lames aiguisées
Se brisant en pleine figure dans un éclat de rire maléfique.
Cet ogre est un salaud qui dévore les hommes et vomit
Leur cadavre sur la plage.
On les retrouve au hasard, s’il le veut bien,
Abandonnés dans leur linceul de sable et le fracas de l’oraison railleuse
Des flots.
Le monstre rassasié,
On n’entend plus que le vieux ressac d’un cœur fatigué, coupable et
Désolé,
Sous l’œil complice d’un vieux cyclope, céleste
Collabo
Au faisceau d’argent
Et l’on reçoit sur le visage
Les larmes d’un océan qui pleure son embrun.
A toi Jean-Luc, mon fofovi, qui nourrit ce salaud un triste jour de septembre
E.B.
26 décembre 2011
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Le jeu de l’écriture est à l’image de celui du comédien. Sur les planches comme au-dessus de la page blanche, il faut avoir l’audace et le talent d’aller chercher en soi la part de vie, la part sensible, l’éclat d’émotions qui donnera le souffle nécessaire à l’existence d’un petit morceau d’univers qui nous appelle intimement, irrésistiblement à vivre.
Ecrire comme jouer, c’est accorder un instant d’existence à tous nos petits mondes naïfs, cruels, dérisoires et nécessaires. C’est laisser s’exprimer quelques blessures intimes sous couvert de la grande illusion de l’art. L’esthétique est un faux masque qui donne l’illusion de dissimuler ce qu’il révèle en fait profondément.
E B.
Juin 2011
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Il est dans la ville Lumière, lorsque la nuit déploie ses ailes, des coins un peu plus sombres où l’on ne s’aventure qu’averti, et que même le regard bienveillant de la lune ne suffit pas à rendre rassurants.
On s’y pavane la journée, touristes curieux, recueillement funeste, ou simple promeneur, mais l’on effleure déjà, dans le plus grand secret, de délicieux frissons inquiets devant une pierre tombale déchirée, les appels incessants des corbeaux, un étrange soupir derrière soi.
Il est tout juste dix-huit heures. Paris dans la nuit, brille de tous ses feux. Un clocher somnolant s’éveille et baille ses six coups, déchirant les murmures du cimetière Père Lachaise. En cortège dispersé, pressé par les croque-morts, on regagne les grilles et l’on s’assure à solides coups de clef, du repos éternel des êtres disparus.
L’œil rond du ciel en son berceau d’étoiles s’étire. Il abandonne son lit de nuages pour conquérir, de ses rayons d’argent, les allées du cimetière. Cette nuit, la lune est pleine : c’est un soir de grand bal. Les bruits courent dans les allées que l’on prévoie des liesses à faire pâlir tout un sabbat. Les corbeaux lissent leurs plumes, les feuilles brunes esquissent déjà avec le vent quelques pas de danse. On frémit sous la terre : plus d’un se retourne dans sa tombe.
Dans un assourdissant fracas, les plus pressés, les moins coquettes, profanent déjà leur propre sépulture en retournant leurs épitaphes. On rôde dans les allées du Père Lachaise. On coince des chrysanthèmes entre deux os claudicants, on arrange ses lambeaux de chair. Certains s’en retournent au pas de course chercher la clavicule ou le radius oublié dans son lit. On s’égaie, on se rassemble, assis au coin d’une pierre, sur une racine dénudée. Autour de quelques concessions on retrouve tonton Jacques, on parle d’héritage, et raconte enchanté l’agonie du petit qui nous rejoint bientôt, à qui le fossoyeur a déjà fait un peu de place. Plus loin, on entame à grand bruit quelque partie d’osselets.
Mais soudain, tout s’arrête. Il vient de retentir, dans un sursaut unanime, le fracas du silence. Majestueux et princier, le grand couple funeste s’avance sous la lune. Etrange hymen d’un saint et d’un démon, Père Lachaise et dame Lamort défilent, tendrement enlacés.
Dans un tintement infernal, pour apercevoir la scène, la foule joue des coudes et les plus souples supportent même à bout de bras leur crâne dégarni. Côte à côte, les macabres amants savourent, dans un invisible sourire, sujets et succès. La mort a revêtu ce soir sa plus belle robe noire, dentelles et flonflons, voile de tulle et traîne de soie. Le curé quant à lui, sans sa robe habituelle, a osé l’élégance d’une queue de pie de satin. Le regard éperdu, dans un baiser quasi charnel, ils s’échangent sous la lune chapelet et faucille. La foule ne tient plus et explose en un cri de surprise et de joie. Les époux déambulent sous une pluie de plumes noires que l’on lance par poignées, et les cris des corbeaux déplumés. Dans un élan amoureux, le curé s’empare d’un bouquet sur une pierre tombale, et la mort, passionnée, le jette dans la foule.
Le bal, cette fois, va pouvoir commencer.
II :
Les musiciens se précipitent sur leurs instruments et entament avec ferveur des rythmes endiablés. Aussitôt, on danse, on trinque, on se chamaille, on se bouscule. Quelques-uns s’enlacent et tourbillonnent, emportés dans un tango décharné à faire danser les chrysanthèmes, tandis que virevoltent les robes de chair en lambeaux, laissant entrevoir la croupe délicieuse des squelettes des femmes. Et si un homme a le malheur de caresser de trop prêt ces hanches scandaleuses, il avouera sans rougir que c’est que la chair l’apaise.
Le pinceau entre les dents, l’accent italien, la danse provocante, Amedeo et Jeanne se perdent et s’étourdissent quand entre soudain Jane Avril. Audacieuse, impudente, il lui semble retrouver son moulin rouge, et le peintre de saisir la toile et la palette, ravi de voler pour une nuit le modèle de Toulouse.
Dans un recoin, on aperçoit Chopin auprès d’un petit homme ; tous deux s’agitent, et parlent de plus en plus fort. Il paraîtrait qu’ils ont eu quelques mots ce soir, et si le premier vous dira que Petrucciani n’a eu aucun respect pour la musique classique, le second rétorquera que l’autre était tout simplement jaloux de son talent. Chacun s’en est retourné dans sa tombe, et personne ne sait s’ils ont retrouvé la paix.
Quelques autres se sont rassemblés dans les hauteurs du cimetière. Fidèle à son propre démon, Jim roule des joints et sa plaque de marbre est déjà encombrée de cadavres de bières et de paquets éventrés de cigarettes. Ceux qui sont là sans doute n’auront pas entendu les cris de la faucheuse et du prêtre lançant l’appel aux pénitents : ou pour creuser leur tombe ou pour l’absolution.
Dans une allée, une silhouette courbée sur la pierre intrigue quelques-uns. Se penchant par-dessus son épaule, ils chapardent avec malice quelques répliques griffonnées d’une Dorine en colère, ou d’un poltron de Sganarelle. C’est ainsi qu’après quelques heures, chacun assiste avec bonheur aux splendides déclamations d’une Done Elvire Popesco et de Dom Juan, gracieusement signées Jean-Baptiste Poquelin.
Les enfants sont étendus sur les dalles, il est grand temps de les ramener dans leurs couches. La place s’est vidée, nombre des convives n’ont pas fait de vieux os. Certains, plus courageux, ramassent les souvenirs de la fête, et le couple funèbre se retire en grande pompe, à l’arrière d’un corbillard.
Dans un dernier sursaut, le clocher sonne de nouveau six coups. Un douillet brouillard s’étire, couverture de brume, et les morts s’en retournent à leur couche retrouver un sommeil que l’on pense éternel. Mais qui sait si, dans l’ivresse de la fête, chacun a bien retrouvé son chemin et si l’on pleurera demain sur le corps endormi de celui que l’on croit ?
E.B.
Août -- septembre 2011
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Ecrit sur la musique de Chris Garneau : Between the bars
Je danse comme je t’emmerde sur ce parquet brûlant du théâtre de danse.
La scène attend dans un murmure essoufflé, impatient.
Le rideau flamboyant suspendu à ses cordes se balance, inerte et déchiré.
Je m’étire sur les barres, je me courbe, je m’élance
Et je te jette à la gueule sans remord sans pudeur, et regard insolent
Ce corps à moitié nu, écorché vif de féminité.
Lorsque l’on éventre dans l’ombre le tissu rouge qui couvre ma pudeur
La lumière explose les planches et te coupe le souffle, public satyre.
Immobile corsage d’albâtre je laisse ton regard découvrir le corps que je t’offre pour une danse.
J’entends tout là-bas les phalanges d’un pianiste s’écraser sur les touches, ô stupeur
Je me déploie, je m’envole, mes pieds nus caressant le plancher, je vais rire
Je vais rire de toi, dansant comme je t’emmerde sous les yeux caressants d’une foule en déchéance.
Je ris comme je t’insulte, et je pleure comme je t’offense.
Entrechats révérence, insolents malappris
Mon bustier décousu lacéré dégringole à tes pieds
Qui a dit que je ne savais danser
Enfin nue, je m’écroule et je vis,
Insolente et sans pudeur, je vis comme je danse.
E. B.
Le lundi 27 décembre 2010
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Mes bleus, mes bosses, ma solitude, ma liberté et moi trainions ce soir là nos guenilles du côté de Paname. Nous allions voir ici et là si quelqu’un daignait encore, contre un bon repas chaud, acheter notre voix rocailleuse et les accords de nos doigts tous piteux plaqués sur le clavier d’un bistrot. Nous en connaissions des chansons, nous en connaissions des valses et des sarabandes pour faire danser le tout Paris ! Nous savions faire chanter les foules et faire couler le vin dans les gosiers, frapper les godillots sur les planchers, donner l’audace aux hommes d’aller quérir les charmes des plus revêches. Nous avions, il faut le dire, le talent fou des troubadours modernes.
Il ne nous fallut que quelques heures, en remontant vers le Moulin Rouge, pour trouver le plus offrant : un repas, et une chambre pour la nuit, et si le public allait bon train, quelques verres en sus pour se réchauffer ensemble. La soirée fut bonne, le public enthousiaste, la recette excellente, et nous reçûmes ce qui nous était dû. Un peu ivres, un peu heureux, mais pas trop, nous montâmes l’escalier qui devait nous conduire à notre couche. Traversant un couloir en nous agrippant à notre unique chandelle (et heureusement que nous étions cinq !), nous aperçûmes par l’ouverture d’une porte, un peintre qui criait famine, et toi, qui posait nue. Etendue sur un drap, la chevelure dénouée, et les joues écarlates, tu te laissais croquer, sans l’ombre d’une honte, sans l’ombre d’une pudeur. Songeant à l’absinthe qui coulait dans nos veines, nous crûmes tout d’abord à une hallucination. Fermant nos dix paupières, les frottant de nos cinquante doigts, nous tentâmes un ultime retour à la réalité. Mais non, mais rien. Pas de rêve, pas d’hallucination. Juste tes seins blancs, et notre sang bouillonnant, pour une simple raison je crois : le désir de la colère… ou plutôt l’inverse…. que dire de mieux ? Préférant la nuit, son obscurité et son silence à ce spectacle splendide et tragique, nous prîmes la cruelle et sage décision d’aller nous coucher et de remettre au lendemain les questions sans réponse.
Quand vint l’aurore et l’odeur de la soupe au lard, mes bleus et mes bosses furent les premiers à se réveiller. Ma solitude prenait un malin plaisir à se laisser peser de tout son poids sur mon petit dos meurtri, et ma liberté, quant à elle, la pauvre, je n’y pensais plus vraiment. J’ai trainé mes godasses et mes compagnes de fortune jusqu’à la porte, longé de nouveau le couloir, toutes portes closes cette fois, jusqu’à l’escalier, que je descendis sans hâte. Et pour cause : tu étais là, attablée, face à ce faux Van Gogh à l’air dégingandé qui te bouffait des yeux plus qu’il ne bouffait sa soupe. Nous avons baissé la tête et sommes partis sans mot dire, ne saisissant qu’une phrase de celui qui en plus se prenait sûrement pour un poète : « Faut-il bien que l’on s’aime et qu’on aime la vie ». Nous avons claqué la porte, n’emportant avec nous qu’une bourse à demie pleine et nos notes de musique. Mes bleus, mes bosses et ma solitude semblait avoir fait une sacrée poussée de croissance tout d’un coup. Et pourtant, nous n’avions pas eu droit à la soupe. Alors, j’ai regardé ma liberté droit dans les yeux, et tous les deux, comme deux vieux compères, nous nous sommes compris. Nous avons pris le chemin vers les quais, et balancé les trois autres dans la Seine. Emportés par le courant, mes bleus, perdues dans un tourbillon mes bosses, noyée à jamais ma solitude ! Désormais, je parcours plus léger les chemins de nulle part, et reprends à mon tour, puisque c’est si facile, les vers des vrais poètes car « je pisse comme je pleure sur les femmes infidèles ».
A toi qui m’a fait bien des bleus, qui m’a fait bien des bosses, qui m’a rendue si seule… mais qui m’a rendue libre.
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« La musique et le silence sont intimement liés car la musique est faite de silence, et le silence est empli de musique. » Marcel Marceau
Mes bleus, mes bosses, ma solitude, ma liberté et moi avions posé ce soir-là nos guenilles au pied des colonnes du grand théâtre de Bordeaux. Le soleil, encore gros des longues soirées d’été, déclinait dans notre dos et baignait les allées de Tourny d’une quiétude tiède, faisant des chevaux des Quinconces de formidables monstres d’or cracheurs de feu.
Trop orgueilleux pour tendre ici la main, trop miséreux pour se mettre à chanter, nous laissions errer nos yeux las sur des spectateurs en vison et leurs acolytes de fourrure à quatre pattes. Suivant tantôt le déhanché d’une bourgeoise endimanchée, tantôt l’envol des chapeaux de ces messieurs, se découvrant le chef comme pour saluer à leur insu l’arrivée de l’automne, nous prenions plaisir à savourer le temps de ne rien faire et de laisser le monde, l’espace d’un instant, tourner sans nos chansons.
Piqués de ce spectacle bourgeois, mes bleus et mes bosses décidèrent de s’offrir, à coups de ronflements, une trêve salutaire tandis que ma solitude et ma liberté, avachies sur les marches, le ventre à l’air et le sourire béat, respiraient l’allégresse à pleins poumons.
Ainsi flanqué de mes quatre compagnes (je suis un homme à femmes !) je tentai malgré tout de faire effet de bonne figure en dissimulant tant bien que mal mes godillots troués d’avoir tant léché le pavé. Je reboutonnai mon seul bouton, resserrai mes bretelles, aplatissai mes cheveux quand soudain les doigts enchevêtrés dans ma tignasse rebelle, je failli tomber de mon siège, bousculé par mon cœur affolé, sanguinolent et palpitant que je rattrapai de justesse avant de m’effondrer dans la poussière.
La ville s’était tue. Plus un bruit de sabot, plus un murmure de voiture à moteur. Piétinant ma solitude, m’accrochant à ma liberté et oubliant les deux autres, je me relevai comme je pu dans le fracas de mes vieux os. Mes yeux s’écarquillèrent. Mon cœur eut un nouveau sursaut, mais trop timide pour s’échapper cette fois, et mes lèvres s’arrondirent. Il était devant nous, Place de la Comédie, d’étranges hommes blancs aux curieuses manières.
Un petit Pierrot aux fines ballerines délacées et aux grands yeux si bleus qu’on y voyait tout l’océan, visitait, la bouche rouge arrondie comme un soleil, les murs d’une prison de verre. Explorant les parois, poussant, tournant cherchant, frappant de ses deux poings pour appeler au secours, il semblait invisible à ceux qui passaient leur chemin, marchant au ralenti, ou tirant derrière eux un chien semblant ne pas vouloir venir. L’un d’eux pourtant l’aperçu et lança une échelle de corde au fugitif qui retrouva ainsi sa liberté. Choisissant la prudence, ils s’accrochèrent à la ficelle d’un ballon avant de s’envoler. Ils survolèrent toute la ville, tout le pays ensuite, traversant l’océan, et déviant vers les plus grandes chaleurs pour se poser enfin dans un charmant pays de montagnes ensoleillées auprès du plus grand lac du monde.
Je saisissais soudain au vol le bas de ma mâchoire qui s’était effondrée et avait manqué de peu d’atteindre le pavé. Surpris en flagrant délit de délice, mes yeux regagnèrent leurs orbites, et je tombai de tout mon poids sur mon postérieur, tant et si bien que ce salaud raya les marches du théâtre.
Il n’y avait devant moi que de simples hommes blancs aux gestes mécaniques, à la figure peinte, et ni ballon, ni lac, ni montagne.
L’espace d’un voyage j’avais vu l’invisible, découvert un monde où le rêve et la réalité ne font qu’un, où des hommes, par la mouvance de leurs membres, mettaient à notre portée l’univers des possibles.
C’est à partir de ce jour là que je décidai de troquer le raffut de mes chansons contre la candeur et la magie du silence du mime. Pour la première fois depuis toujours, mes bleus, mes bosses, ma solitude et ma liberté deviendraient visibles aux yeux de tous sans que j’aie besoin de les hurler à tue-tête à qui voudraient bien les entendre.
Ainsi, je troquai ma chemise trouée contre le costume de Pierrot et déguisai les sillons de larmes de mes joues, derrière le masque blanc d’une virginité nouvelle.
A J-B Laclotte qui se reconnaîtra peut-être et, humblement, à Etienne Decroux, Marcel Marceau et tous ceux qui, je l’espère, feront se poursuivre l’aventure.
De janvier à août 2010
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Petite femme fluette danse sous les étoiles. Dans ses souliers de satin souillés de la boue du chemin, elle dessine des arabesques en esquissant les pleins et les déliés d’un petit poème sans vergogne.
Petit chiffon de poème danse sous un ciel d’encre. Dans son costume froissé, tout déchiré, taché, sali, il se défripe et cherche ses mots.
Petite femme de bohême se noie parfois dans un violent bouillon d’émotions et voudrait jeter l’ancre.
Petit chiffon de rimes claudicantes se croit cette fois joli brouillon et voudrait qu’on le chante.
Petite femme d’émotions danse si fort qu’elle déchire la toile de ses chaussons.
Petit chiffon de complainte danse si bien qu’on le déclame à pleins poumons.
Petite femme de chiffons,
Lambeaux de vie qui s’effilochent,
Au fil des mots elle se découvre
Et crie ses maux.
Le lundi 6 juin 2011
E B.
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