Il paraît que là-bas,
des gens écrivent
des poèmes…

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Un jour de ville sous la pluie.
D’une ville qui fait chanter ses pavés
Sous les gouttes.
Qui renverse ses passants d’une glissade malheureuse
Au rythme de ses parapluies qui s’ouvrent dans un claquement,
En nous éclaboussant.
Des chemins jonchés de pavés
Berçant en sautillant
Les bottes des enfants.
Une ville où se pâment les couleurs
D’imperméables ruisselants,
Volant au vent.
Les gouttelettes bondissant sur les cols relevés
Et les têtes trempées
Marchant les yeux baissés.
Les ruelles coquettes
Où s’en vont s’abriter
Les moins pressés.
Et sur la place,
Le chant mouillé du saxophone
Tapant du pied.
Un jour sous la pluie dans la ville,
Blottie sous mon parapluie à pois,
Comptant à petits pas les flaques jusqu’à toi.
Le 11 mai 2012
E.Boyé
Ecrit sur VAKA de Sigur Rós : http://www.dailymotion.com/video/xylcd_sigur-ros-vaka-clip_music
Ces textes sont des créations personnelles, ce sont des oeuvres libres de droits diffusés dans le cadre d’un contrat de licence “creative commons (http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/)” avec restrictions



Extrait 1 :
La salle a pas ouvert ce soir. I’ sont pas venus. J’étais dans ma loge, maquillée, habillée. Je faisais mes étirements, je répétais quelques pas. Il a ouvert la porte. Il a ouvert la porte et i m’a dit : « I’ sont pas venus. Y a personne. » Et puis il est parti aussi. Il m’a laissée toute seule. Ils m’ont laissée toute seule ! J’osais pas sortir. Quand j’ai poussé la porte, la scène était vide, tout était noir. Les vieux projos se taisaient, les fauteuils recroquevillés grinçaient à peine dans leur sommeil. Même la musique fermait sa gueule. Et ce silence, c’était insupportable.
Alors j’ai crié. J’ai crié pour entendre. Pour réveiller le théâtre, et pour entendre, pour entendre, je sais pas, le grésillement d’un ventilo, une planche qui craque, le rideau qui se déchire, le larsen des micros, quelqu’un, quelque-chose, un truc… Mais rien. Pas même un écho. Juste… ce putain d’silence.
Et puis tout à coup, j’avais tellement crié… J’y arrivai même plus. J’ouvrais la bouche, je me fendais les lèvres, et puis plus rien. Debout les bras ballants, la gueule ouverte, comme un poisson con. Un poisson con qui se noyait dans la marée de ses larmes. Alors je me suis mise à courir. J’ai tout explosé sur mon passage. J’ai défoncé des portes, brisé un miroir, et pété mes talons. Je suis sortie, et j’ai couru dans la rue, j’ai couru, les pieds nus, mes jolies godasses vernies cassées dans les mains. Le noir de mes yeux dégoulinait, j’en ai bouffé mon mascara avant d’arriver sur la grève. Je me suis laissé tomber par terre.
Ma robe est déchirée aussi. Un rocher sans doute.
I’ sont pas venus.
Je danserai pas. Je danserai plus. Et puis de toutes façons, qui en voudrait d’une danseuse comme ça, les talons arrachés, la robe en lambeaux ? Qui ?
Ils auront qu’à venir la prochaine fois… j’s’rai pas là. Ils auront qu’à danser tout seul, ils auront qu’à danser eux même. J’viendrai pas ! Ils auront qu’à y monter sur scène, ils auront qu’à le faire, tous ces cons. J’irai pas !
I’sont pas venus… I’sont pas venus… J’danserai pas, j’danserai pas, j’danserai plus, j’m’en fous, j’danserai plus !
E.B.
Jeudi 15 mars 2012
A partir d’une impro théâtrale. Ecrit sur Hotel California, covered by Scott D. Davis
Extrait 2 :
C’est lui. C’est avec lui que je vais danser ! On commence demain. Il est beau non ?
C’est le chorégraphe qui nous a présentés. Il est venu ce matin. On a pris un café ensemble. Et puis, tous les deux, on s’est approchés. Il m’a prise par la taille, il a saisit ma main. Et on a esquissé quelques pas. Comme ça. Tous les deux. Pour rien. Pour essayer. Pour voir. Et quand j’ai senti son bras dans le creu de mes reins, et quand la musique a commencé, ça m’a fait quelque-chose comme… Je sais pas. Un grand frisson. J’ai tout de suite aimé ça, danser avec lui. J’ai tout de suite su qu’on allait faire quelque chose de beau, quelque-chose de bien. J’ai tout de suite compris qu’on allait faire un grand spectacle lui et moi. Je nous y voit déjà, sur les planches, enlacés, à s’envoler devant le public ébahi. Ca va être beau. Et grand. Je le sais. J’en suis sûre.
Mon partenaire précédent… Celui avec qui je dansais avant… Jusqu’à hier en fait… J’ai plus voulu de lui. Plus jamais. Même pas pour une dernière représentation. J’ai dit non. Je voulais pas. Je voulais plus.
Ces grandes mains caleuses avec… ces ongles rongés, ces doigts sales, le bout tout bouffi, dégueulasse, sur ma jolie robe et mon dos nu… Son haleine chaude et puante, et grasse, et lourde, et bruyante, ses râles dans le creu de ma nuque.. Et sa façon de me regarder me préparer dans les coulisses. De me serrer trop fort contre lui. L’odeur de sa sueur dans l’ouverture de sa chemise, les gouttes qui ruisselaient jusque sur ma poitrine tellement il m’enserrait.
Pendant longtemps, j’ai rien dit. Il était pas comme ça au début. Il osait pas. Je crois que je lui faisais peur même. Il me parlait jamais. Et moi non plus d’ailleurs. On s’est jamais rien dit. Pas un mot. C’est bizzarre non ? On a répété le même spectacle ensemble, tous les soirs, pendant deux ans, et on ne s’est jamais parlé. Même pas bonjour, ni aurevoir. Rien. Je l’ai tout de suite détesté. J’ai jamais eu envie de le connaître. On se retrouvait derrière le grand rideau, et quand il s’ouvrait, on commençait à danser. On saluait à la fin, et on se tournait le dos. C’est tout. Rien d’autre.
Et puis un jour, je l’ai surpris à m’observer dans ma loge. Je me coiffais devant mon miroir, je relevais mes cheveux. Et j’ai aperçu son regard dans la glace. Il était là, derrière ma porte. Il se cachait. Les yeux dans mon dos, dans le reflet du décolleté de ma robe. J’ai eu peur. J’ai pas voulu me retourner. J’ai fait comme si de rien n’était, et puis, il a fini par s’en aller.
Mais quand on est monté sur scène, que la représentation a débuté, c’est là que ça a commencé. Ses mains sur ma peau, ses râles dans mon cou, sa sueur sur mes seins… Et ça a continué comme ça. Tous les soirs. A chaque fois. Il se cachait quelque part, en coulisse, derrière ma porte, il m’observait. Et puis après, en dansant, il me serrait, trop fort, et il soufflait, il suait. J’essayais, vraiment, je vous jure, j’essayais, de rien voir, de rien dire, de rien laisser paraître, de danser, de danser sans cesse, sans rien dire, sans perdre la cadence. Et j’en ai ravalé, si vous si saviez, des envies de chialer, de le bousculer, de le frapper, de le déchirer. Et j’ai rien dit. Et j’ai rien fait. J’ai dansé, j’ai souri, et frappé la mesure, et battu du talon. J’ai pensé au public, et au spectacle, et j’ai rien dit, et j’ai dansé.
Et puis, il y a eu hier. Hier soir. Il ne s’est rien passé de plus. Rien de plus que d’habitude. J’ai resserré ma chaussure avant d’entrer, et j’ai bien vu ses yeux reluquer mes jambes dénudées. J’ai serré les dents. Et j’ai fermé ma gueule. Comme à chaque fois. Et puis, le spectacle a commencé. Ses mains, sa sueur, son souffle, son haleine, ses râles, son pantalon… Et tout à coup, je sais pas pourquoi, pourquoi ce soir et pas un autre, pourquoi ce soir et pas plus tôt, j’ai senti la rage et la misère monter en moi. Tout en dansant, j’ai mis mes mains sur son cou, et j’ai serré. De toutes mes forces. J’ai serré. J’ai vu son regard. Vous auriez vu son regard. Les yeux sortir de leurs orbites, et le bleu de son visage. Je sentais le sang qui tapait et qui voulait forcer le passage. Mais j’ai tenu bon. Il est tombé.
J’ai entendu un grand « ah » dans la foule. Des gens se sont levés. Et puis le rideau a été tiré. On a annoncé un malaise. Et la fin de la représentation.
On a appelé une ambulance. Et j’ai tout dit. Et j’ai tout raconté. J’ai tout raconté, tu m’entends, tout, je leur ai tout dit ! Tu danseras plus ! Plus avec moi ! Tu me toucheras plus ! Plus jamais, plus jamais tu me toucheras ! Je danserai, moi, et sans toi, je danserai sans toi, toute seule ou pas, j’m'en fou, mais sans toi ! Tu m’toucheras plus.
Alors aujourd’hui, quand il est arrivé, lui, le nouveau, j’ai tout de suite su que ce serait différent. Je sais que ça va être beau, tous les deux.
Dimanche 18 mars 2012, écrit sur Blowin in the wind, covered by Ziggy Marley.
Extrait 3 :
La première fois ? La première fois que j’ai dansé sur scène… C’était il y a,… dix ans peut-être… Ou vingt… Ou il y a… Il y a un siècle en fait !
J’étais toute jeune. Naïve. Et jolie. Oui. Je crois que j’étais jolie. Ce soir-là au moins. J’avais commencé à me préparer des semaines à l’avance ! A choisir… le tissu de ma robe. La couleur de mes chaussures… Et ma coiffure ! J’en ai fais des coiffures ! Et refais ! Des chignons, des permanentes, des lissages, des franges, des mèches, des raies sur le côté, l’autre côté, avec un ruban, puis un noeud… Avec une fleur, une barrette, des pinces, des épingles… J’en ai passé des heures au-dessus de ma coiffeuse !
Et quand l’instant est arrivé. Quand le rideau s’est ouvert sur moi, quand les lumières se sont éteintes… Quelle angoisse. Quelle délicieuse angoisse. C’est bête mais, je m’étais tellement préparée que je n’avais pensé qu’à ma toilette. Et je ne m’étais pas du tout préparée à … tout ça ! Cet autre avec qui j’allais danser. Mes pas. La musique. La cadence. Et tous ces regards !
J’ai passé tout le spectacle à me demander ce que je faisais. A essayer de ne pas lui marcher sur les pieds. Et puis, à la fin, tout est devenu comme… évident. Et là… Comment vous dire… C’était magique ! Cette sensation… de ne plus toucher le sol. De virevolter. De s’échapper des planches. Des jeux de corps mais dans lesquels se perdait la sensation d’existence, de pesanteur. Un septième ciel. Jouer de la grâce et des mouvements de son corps pour en perdre jusqu’à toute perception. Une ivresse. Une apogée charnelle dans laquelle se perd toute conscience matérielle.
Quand le public a applaudi, ça a été comme un grand sursaut. Et quand j’ai vu tous ces regards posés sur moi… Je me suis sentie vivre. Exister. Exister dans les yeux des autres… c’est quelque chose de merveilleux. Et lorsque ça vous arrive, vous n’avez plus qu’une seule envie. Danser encore. Et exister. Danser… et exister.
Jeudi 22 mars 2012
Ecrit sur “Extremely loud and incredibely Close” by Alexandre Desplat
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Neige blanche. Blanche neige.
Couverture de soie, tapis de satin.
Tendres flocons assoupis.
Tu berces nos pas claudiquants
Qui te brisent et te blessent,
Dans une longue saignée d’étoffes déchirées.
Ta naïve candeur éclaboussée de plumes,
Coups de bec rageurs
De pauvres oisillons gelés,
Aux ailes déplumées et aux pattes blessées.
Ta douceur glaciale,
Traîtresse,
Empoisonnée de venin écarlate
Eclate,
Et comme un sanglot se répand.
Les ailes brisées, les pattes inertes,
Vilains oiseaux abandonnés,
Battements d’ailes, candides leurres
Se débattent, rageurs, dans une nuée de plumes.
Et soudain, vers l’azur déchiré
Une brise légère nous berce,
Et nous renverse, virevoltants,
Tendres oisons affranchis,
Déchirure profonde, tapie dans son coin,
De neige blanche, blanche neige.
Et l’amour infernal,
Cruel,
Entaché de gouttes écarlates,
Eclate…
Comme une liberté se répand.
E. B.
7 février 2012
Ecrit sur My Latest Sin, Asaf Avidan
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Danse avec moi.
Une valse à trois temps
Sans promesse, sans espoir.
Sans pudeur, sans un mot.
Dansons la valse des cœurs écorchés
Sanglotant en silence,
Derrière les loups noirs de la fête.
C’est soir de carnaval.
Farandole de masques.
Mystérieux sourires immobiles,
Sculptés de cire ou de velours,
On cabriole au rythme de la fête
Frappant du talon
Les temps de nos chagrins secrets.
Les notes virevoltent,
L’orchestre caracole.
Tourbillons, serpentins, confettis.
Pas de deux, pas de trois,
Je m’envole.
Farandole,
Défilé de chair triste joyeusement attifée.
Bal masqué, bal de masques, et bas les masques.
Arlequin aux couleurs bariolées,
Qui ne connaît l’histoire de tes haillons déchirés ?
Qui ne sait ton costume, de misère et de pitié ?
Colombine, visage tendre, amoureuse d’un clochard,
Tu n’es qu’une vilaine putain au regard triste de soubrette.
Entrez donc au bal de Guignol, goûtez de ses coups de bâton.
Votre coquette défroque
Ne cachera pas longtemps
La vilainie de vos démons secrets.
Vos sanguinolents nez de clown,
La gueule rageuse de vos masques de loup,
Démoniaques Pantalon,
Trahissent des liesses de Sabbat.
Orgie de putes aguicheuses,
Vous jouissez de vos larmes de rage.
Et la colère, infernale bouffonne,
Vous moque, et vous provoque,
Meurtrière.
Banquet de lambeaux de chair,
La bouche ensanglantée.
Danse avec moi.
Ne compte pas les temps.
Sans costume, sans masque,
Sans silence, sans retraite,
Dansons la valse des cœurs écorchés
Sans mystère, sans pudeur,
Sans loups noirs aux démons de la fête.
E.B.
Le 12 février 2012
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1937, Vercors. André a tout juste six ans. Il arbore fièrement un sourire édenté qui dépose sur sa langue un petit cheveu d’ange, vous dira sa maman, ou qui vous fait mourir de rire, vous diront les plus grands. Il joue à la marelle dans les rues du village, les jours où il est sage. Il caillasse les passants, blotti dans une ruelle, lorsqu’il suit les plus grands. Ses cahiers d’écoliers sont couverts de pâtés, ses pages déchirées ; ses livres chiffonnés défigurent un cartable traîné sur les pavés du bout d’une bretelle effilochée qu’il mâche en rêvassant. Il est rentré hier soir en pleurant, les lunettes cassées, le genou rouge, on lui avait volé trois sous.
André n’est pas très grand, André n’est pas très fort, mais il saura se défendre, il saura se venger. Et d’ailleurs, il s’en fout, tonton Arsène arrive dimanche de Normandie, et il leur collera bien les glandes à tous ces cacas chauves, avec ce qu’il lui a promis tonton. Quand ils viendront le voir, ces compotes de vomi, il leur brandira sous le nez, ils n’auront rien du tout, que dalle, ces grosses langues de limaces. Ce sera tout pour lui, ou il faudra payer. Il reprendra ses sous, et même dix fois plus ! Il est nul à l’école, mais pas si naze en affaires, le p’tit Dédé, faut pas croire ! Qu’ils viennent donc le trouver, ces gros lapins moisis !
Dimanche est arrivé. On l’a forcé à porter des chaussures et mettre un col à sa chemise. La pire des poisses, la plaie… Mais tonton a promis, André est impatient et serre les dents, aujourd’hui, il vaut mieux être sage. Arsène est parti en voyage à l’autre bout de la France. Lui non plus n’est pas nul en affaires à ce qu’on dit. Et dans sa dernière lettre, il a promis à Dédé un paquet de caramels. Au beurre salé les caramels ! André fait des efforts, il sourit, dit bonjour, ne se cure pas le nez, ne suce pas ses doigts et résiste à l’envie, irrésistible, de mettre les doigts dans l’assiette. Au moment du dessert, le moment magique est enfin arrivé. L’oncle sort de sa valise le sésame chéri et appelle les enfants. Marceline reçoit son paquet, Léon aussi. Ca y est, c’est maintenant, c’est son tour. La grosse main de l’oncle encombrée d’un énorme sachet s’approche de lui, mais tout à coup on entend la voix perçante de maman : « Arsène, enfin, tu sais bien que le petit perd ses dents de lait, il ne peut pas manger ça ! Et figure toi qu’en plus le petit chenapan est revenu tout crotté mercredi soir, il a encore tâché moyen de se bigorner avec les petits d’à côté, donne moi plutôt ça, ça servira au salon pour l’heure du thé ! ».
Petit André a les boules, les glandes… Il sert ses dents pleines de trous, ses petits poings rageurs et ravale un sanglot.
Sur le banc du parc où il se repose tous les jours, le vieux Dédé n’a plus la force de serrer les poings, tout juste la force des regrets. Il regarde Ldans sa main la friandise abandonnée par un petit garçon, sourit. Le vieil André n’a plus toutes ses dents.
E. B.
23 janvier 2012
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Douce mer.
Douce mer vous chante des chansons.
Berceuses de mensonges,
Vilaines légendes
Contes cruels.
Charmantes vagues et doux ressac ?
C’est la couverture de larmes d’un monstre qui dort.
Un terrible géant dont le ventre affamé soulève les flots,
Ronflement sinistre
Et menaçant.
Soupirs d’un ogre endormi qui vous dévore d’un rien.
Le vent sifflant est une sirène qui use de ses charmes,
Vous attire dans le lit de son maître
Tandis que des langues de sel à l’écume rageuse viennent vous lécher les bottes.
Eloignez-vous de sa gueule béante
Et son murmure rageur vous soufflera des gifles de sable en pleine figure.
Bousculé dans la blancheur amère de sa bave,
Vous n’échapperez pas
A son réveil soulevant des lames aiguisées
Se brisant en pleine figure dans un éclat de rire maléfique.
Cet ogre est un salaud qui dévore les hommes et vomit
Leur cadavre sur la plage.
On les retrouve au hasard, s’il le veut bien,
Abandonnés dans leur linceul de sable et le fracas de l’oraison railleuse
Des flots.
Le monstre rassasié,
On n’entend plus que le vieux ressac d’un cœur fatigué, coupable et
Désolé,
Sous l’œil complice d’un vieux cyclope, céleste
Collabo
Au faisceau d’argent
Et l’on reçoit sur le visage
Les larmes d’un océan qui pleure son embrun.
A toi Jean-Luc, mon fofovi, qui nourrit ce salaud un triste jour de septembre
E.B.
26 décembre 2011
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Le jeu de l’écriture est à l’image de celui du comédien. Sur les planches comme au-dessus de la page blanche, il faut avoir l’audace et le talent d’aller chercher en soi la part de vie, la part sensible, l’éclat d’émotions qui donnera le souffle nécessaire à l’existence d’un petit morceau d’univers qui nous appelle intimement, irrésistiblement à vivre.
Ecrire comme jouer, c’est accorder un instant d’existence à tous nos petits mondes naïfs, cruels, dérisoires et nécessaires. C’est laisser s’exprimer quelques blessures intimes sous couvert de la grande illusion de l’art. L’esthétique est un faux masque qui donne l’illusion de dissimuler ce qu’il révèle en fait profondément.
E B.
Juin 2011
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Il est dans la ville Lumière, lorsque la nuit déploie ses ailes, des coins un peu plus sombres où l’on ne s’aventure qu’averti, et que même le regard bienveillant de la lune ne suffit pas à rendre rassurants.
On s’y pavane la journée, touristes curieux, recueillement funeste, ou simple promeneur, mais l’on effleure déjà, dans le plus grand secret, de délicieux frissons inquiets devant une pierre tombale déchirée, les appels incessants des corbeaux, un étrange soupir derrière soi.
Il est tout juste dix-huit heures. Paris dans la nuit, brille de tous ses feux. Un clocher somnolant s’éveille et baille ses six coups, déchirant les murmures du cimetière Père Lachaise. En cortège dispersé, pressé par les croque-morts, on regagne les grilles et l’on s’assure à solides coups de clef, du repos éternel des êtres disparus.
L’œil rond du ciel en son berceau d’étoiles s’étire. Il abandonne son lit de nuages pour conquérir, de ses rayons d’argent, les allées du cimetière. Cette nuit, la lune est pleine : c’est un soir de grand bal. Les bruits courent dans les allées que l’on prévoie des liesses à faire pâlir tout un sabbat. Les corbeaux lissent leurs plumes, les feuilles brunes esquissent déjà avec le vent quelques pas de danse. On frémit sous la terre : plus d’un se retourne dans sa tombe.
Dans un assourdissant fracas, les plus pressés, les moins coquettes, profanent déjà leur propre sépulture en retournant leurs épitaphes. On rôde dans les allées du Père Lachaise. On coince des chrysanthèmes entre deux os claudicants, on arrange ses lambeaux de chair. Certains s’en retournent au pas de course chercher la clavicule ou le radius oublié dans son lit. On s’égaie, on se rassemble, assis au coin d’une pierre, sur une racine dénudée. Autour de quelques concessions on retrouve tonton Jacques, on parle d’héritage, et raconte enchanté l’agonie du petit qui nous rejoint bientôt, à qui le fossoyeur a déjà fait un peu de place. Plus loin, on entame à grand bruit quelque partie d’osselets.
Mais soudain, tout s’arrête. Il vient de retentir, dans un sursaut unanime, le fracas du silence. Majestueux et princier, le grand couple funeste s’avance sous la lune. Etrange hymen d’un saint et d’un démon, Père Lachaise et dame Lamort défilent, tendrement enlacés.
Dans un tintement infernal, pour apercevoir la scène, la foule joue des coudes et les plus souples supportent même à bout de bras leur crâne dégarni. Côte à côte, les macabres amants savourent, dans un invisible sourire, sujets et succès. La mort a revêtu ce soir sa plus belle robe noire, dentelles et flonflons, voile de tulle et traîne de soie. Le curé quant à lui, sans sa robe habituelle, a osé l’élégance d’une queue de pie de satin. Le regard éperdu, dans un baiser quasi charnel, ils s’échangent sous la lune chapelet et faucille. La foule ne tient plus et explose en un cri de surprise et de joie. Les époux déambulent sous une pluie de plumes noires que l’on lance par poignées, et les cris des corbeaux déplumés. Dans un élan amoureux, le curé s’empare d’un bouquet sur une pierre tombale, et la mort, passionnée, le jette dans la foule.
Le bal, cette fois, va pouvoir commencer.
II :
Les musiciens se précipitent sur leurs instruments et entament avec ferveur des rythmes endiablés. Aussitôt, on danse, on trinque, on se chamaille, on se bouscule. Quelques-uns s’enlacent et tourbillonnent, emportés dans un tango décharné à faire danser les chrysanthèmes, tandis que virevoltent les robes de chair en lambeaux, laissant entrevoir la croupe délicieuse des squelettes des femmes. Et si un homme a le malheur de caresser de trop prêt ces hanches scandaleuses, il avouera sans rougir que c’est que la chair l’apaise.
Le pinceau entre les dents, l’accent italien, la danse provocante, Amedeo et Jeanne se perdent et s’étourdissent quand entre soudain Jane Avril. Audacieuse, impudente, il lui semble retrouver son moulin rouge, et le peintre de saisir la toile et la palette, ravi de voler pour une nuit le modèle de Toulouse.
Dans un recoin, on aperçoit Chopin auprès d’un petit homme ; tous deux s’agitent, et parlent de plus en plus fort. Il paraîtrait qu’ils ont eu quelques mots ce soir, et si le premier vous dira que Petrucciani n’a eu aucun respect pour la musique classique, le second rétorquera que l’autre était tout simplement jaloux de son talent. Chacun s’en est retourné dans sa tombe, et personne ne sait s’ils ont retrouvé la paix.
Quelques autres se sont rassemblés dans les hauteurs du cimetière. Fidèle à son propre démon, Jim roule des joints et sa plaque de marbre est déjà encombrée de cadavres de bières et de paquets éventrés de cigarettes. Ceux qui sont là sans doute n’auront pas entendu les cris de la faucheuse et du prêtre lançant l’appel aux pénitents : ou pour creuser leur tombe ou pour l’absolution.
Dans une allée, une silhouette courbée sur la pierre intrigue quelques-uns. Se penchant par-dessus son épaule, ils chapardent avec malice quelques répliques griffonnées d’une Dorine en colère, ou d’un poltron de Sganarelle. C’est ainsi qu’après quelques heures, chacun assiste avec bonheur aux splendides déclamations d’une Done Elvire Popesco et de Dom Juan, gracieusement signées Jean-Baptiste Poquelin.
Les enfants sont étendus sur les dalles, il est grand temps de les ramener dans leurs couches. La place s’est vidée, nombre des convives n’ont pas fait de vieux os. Certains, plus courageux, ramassent les souvenirs de la fête, et le couple funèbre se retire en grande pompe, à l’arrière d’un corbillard.
Dans un dernier sursaut, le clocher sonne de nouveau six coups. Un douillet brouillard s’étire, couverture de brume, et les morts s’en retournent à leur couche retrouver un sommeil que l’on pense éternel. Mais qui sait si, dans l’ivresse de la fête, chacun a bien retrouvé son chemin et si l’on pleurera demain sur le corps endormi de celui que l’on croit ?
E.B.
Août – septembre 2011
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